Vladimir NABOKOV - Lolita
1955
« Je suis un Russe tricolore, un Américain qui fut élevé en Angleterre, un Saint-pétersbourgeois qui a un grasseyement parisien en russe mais n’en a pas en Français, où je roule plutôt mes r à la façon russe. » Mon prénom a pour initiale V. Comme la vie dont assez vite j’ai été porté à croire qu’elle avait infiniment plus de talent que nous. Comme Véra, ma femme.
Si tout d’abord j’ai tenu à me présenter en tant que Russe, c’est que je suis né à Saint-Pétersbourg en 1889. Ma famille était de vieille noblesse. Mon pays natal la patrie de la vodka et bien sûr de cette Révolution qui bientôt me poussera à l’exil. La politique, ma vie durant, je n’y attacherai pas une grande importance. Je l’ai écrit. « Mon mépris pour l’émigré russe qui hait les Rouges parce qu’ils lui ont « volé » sa terre est absolu », même si j’ai toujours eu cette tristesse au cœur concernant la nostalgie d’une enfance.
Il reste que la Révolution a précipité la fuite de ma famille vers l’Ouest. Crimée d’abord, Allemagne ensuite. Puis l’Angleterre où j’ai appris à aimer la littérature française. Mes études y ont été brillantes. Il faut dire que durant mon enfance russe, j’ai disposé d’un aréopage de gouvernantes polyglottes ; je parlais Anglais et lisais le Français à ma guise.
Outre la littérature, ma deuxième grande passion ce sont les papillons. J’ai pu passer pour un éminent lépidoptérologue. À tel point que le Muséum of Comparative Zoology de l’université américaine d’Harvard m’a même chargé d’organiser sa collection. Mais avant de m’embarquer pour les États-Unis, j’ai donné des cours de tennis, ai vécu de traductions et commencé une carrière d’écrivain.
Après avoir passé une quinzaine d’années en Allemagne, ma femme Véra étant juive, j’ai été contraint d’émigrer vers les États-Unis. Mon prénom commence par un V cependant que N est l’initiale de mon nom. N comme la naturalisation américaine que j’obtins en 1945.
Aux USA, j’entrepris d’écrire en anglais. La consécration ne tarda pas. Là-bas, je rêvais de vivre au dernier étage d’un gratte-ciel avec tout le confort moderne, au lieu de quoi pas moins de vingt-quatre déménagements jalonnèrent mon parcours. Ma vie s’acheva dans le cadre cossu du lac Léman. À Montreux. Je suis Vladimir Nabokov.
Lolita est plus célèbre que moi. Ce roman à jamais incarné par une nymphette va finir par être publié à Paris après avoir été tour à tour refusé par tous les éditeurs américains. L’éditeur parisien en question n’est autre qu’Olympia Press, réputé pour son catalogue sulfureux et, pour tout dire, précédé d’une réputation peu flatteuse.
En 1955, j’ai déjà connu le succès, modeste et épisodique, essentiellement circonscrit au lectorat russe en exil. À cette époque, mon œuvre forte de neuf romans dont La défense Loujine, Le guetteur, Le don, a été composée dans ma langue natale. Depuis La vraie vie de Sebastien Knight, c’est en tant qu’auteur de langue anglaise que je vais m’imposer sur la scène internationale. En 1955, cette Lolita fera d’abord souffler un éphémère mais colossal parfum de scandale avant de m’apporter la gloire. Pour autant, il ne faudrait pas oublier Feu pâle, Ada ou l’ardeur et Autres rivages.
La modestie n’est pas mon fort mais mon talent reste incomparable. Il m’avait fallu quarante ans pour inventer la Russie et l’Europe, et maintenant je vais inventer l’Amérique. Maintenant c’est Lolita, « lumière de ma vie, feu de mes reins. Mon péché, mon âme. Lo-li-ta : le bout de la langue fait trois petits bonds le long du palais pour venir, à trois, cogner contre les dents. Lo-li-ta. » Soit trois syllabes pour nommer le monde. Trois syllabes qui rendent un son sec et mat ouvrant sur un roman de longue haleine.
Aujourd’hui, certains petits esprits frappeurs verraient dans ce texte, du reste beaucoup plus comique qu’il ne veut bien s’en donner l’air, une incitation tacite à la pédophilie. Que penser de la Laure magnifiée par Pétrarque ? Devrions-nous sur la lancée « autodafer » tous les exemplaires de Crimes et châtiments au prétexte que le livre dissimulerait un manifeste à l’usage des tueurs en série ? Au pilori aussi ce cher toxico de Burroughs dont les textes ne sont qu’éloge de la shooteuse ! Lolita, mais ne devrait-on pas plutôt dire Lo-li-ta, c’est l’exact opposé d’un récit nympholepte.
Lo-li-ta demeure un grand roman moraliste. Un moralisme de la transgression, c’est entendu. Un roman qui affiche un constant mépris pour les tics en vigueur dans le naturalisme. Je suis Vladimir Nabokov et c’est bien à partir d’une certaine réalité émotive et sociale que j’entends reconstruire le monde à ma démesure. Et d’ailleurs, il apparaît tellement démesuré ce monde, ici le nouveau monde, l’Amérique, ses ridicules, sa grossièreté, tous ses fantasmes à vendre bon marché, mais aussi son immense puissance vitale, tellement démesuré ce nouveau monde-là qu’il propose plusieurs niveaux de lecture à qui souhaiterait le parcourir.
Journal à la fois précis et lyrique d’une pulsion amoureuse. Non sans malice mais avec une terrible clairvoyance, disséquée ici sous la forme d’une maladie dont la honte vous encombre et ne tarde pas à vous rabaisser au rang de jouet futile d’une imagination trop fertile. Je suis Vladimir Nabokov et avec Lo-li-ta, je vous propose d’abord un journal, ensuite une sorte de chasse aux papillons, puis un road-movie pas si ancré dans le vice que ça. En creux, le portrait au vitriol, plus libertaire que libertin, de cette Amérique obscène et clinquante à force d’exhiber ses clichés en cinémascope. Où toute la chair fraîche des nymphettes est définitivement plus triste que la vieille Europe.
Je suis Vladimir Nabokov et voici ce que je voudrais vous faire comprendre : les choses les plus sophistiquées, d’apparence les plus modernes, s’usent plus vite que les autres.